L'Hotel

L'histoire du Richemond

L’origine du nom ARMLEDER est insolite : au XIIe siècle, les membres d’une tribu nomade, qui se livrent à la persécution et au pillage, portent en signe de ralliement un brassard de cuir, « un cuir de bras ». Traduction allemande : ARMLEDER.

1337

Dès 1337, le brassard devient inutile. Le nom Armleder survit et se dissémine, en Bavière, Souabe, Franconie et Alsace. On le lit pour la première fois en 1583 dans les registres d’Altstadt-Rottweil dans le Wurtemberg. C’est de cette branche que naît, en 1847, Adolphe-Rodolphe Armleder, fondateur de l’hôtel Richemond.

Adolphe-Rodolphe Armleder était le fils d’un petit tonnelier des faubourgs de la ville de Rottweil-am-Neckar, dans la Forêt Noire du Wurtemberg, au Sud de l’Allemagne. Après avoir fait fortune, il devint le bienfaiteur de sa petite ville natale. Il quitta Rottweil à l’âge de 15 ans, à pied, fermement décidé à travailler dans l’hôtellerie. Il semble qu’il ait gravi très vite tous les échelons de la profession jusqu’au rang de maître d’hôtel. En 1875,  il loua la Pension Riche-Mont, déjà exploitée depuis 1863, au numéro 4 de la rue Adhémar-Fabri. L’immeuble appartenait au célèbre peintre genevois François Diday qui le légua à la Ville de Genève après sa mort.

Selon la légende, l’imagination du peintre et le dynamisme du jeune hôtelier inspirèrent l’installation d’un petit funiculaire qui envoyait les repas de la cuisine de l’hôtel, située au sous-sol, jusqu’à l’atelier de François Diday installé dans les combles.

La Pension Riche-Mont pouvait alors recevoir 25 clients pour le prix modique de 2,75 francs par jour comprenant le logement et trois repas – Et quels repas! Entrée, poissons, viandes, volailles et desserts. Ainsi commença la fortune des Armleder.

A cette époque, l’eau courante n’existait pas ; chaque chambre avait une commode avec un plateau de marbre sur lequel se trouvaient un pot d’eau, une cuvette et un seau pour l’eau sale. Dans la table de chevet, il y avait un vase de nuit. Les bougies et les lampes à alcool constituaient le seul éclairage. Le chauffage central était encore inconnu et chaque chambre possédait une cheminée. Le travail des femmes de chambre et des valets qui devaient sans cesse entretenir le feu, vider les vases de nuit et nettoyer les chambres était exténuant. Les employés des coulisses avaient un salaire mensuel d’environ 25 francs ; ceux qui étaient en contact direct avec les clients n’avaient que des pourboires! Sans vacances, ni jours de repos, les uns et les autres travaillaient 15 à 18 heures par jour. 

Quant à Adolphe-Rodolphe Armleder, il avait si peu d’argent qu’il réparait lui-même les moquettes usées. Ainsi s’enfermait-il dans une chambre, quittait sa redingote, son col et ses manchettes amidonnées puis s’agenouillait sur le sol où il travaillait longuement à sauver quelques tapis troués. Il racontait que pendant la crise économique de 1880 il aurait pu acheter tous les hôtels de Genève pour quelques centaines de milliers de francs !

La clientèle de la Pension Riche-Mont était surtout constituée d’Allemands et de Russes. Lorsqu’arrivèrent les Anglais et les Américains, le nom de la pension fut abandonné pour une nouvelle appellation «Richemond Family Hotel» qui sonnait mieux pour les Anglo-Saxons. A l’occasion de l’exposition de 1896, l’hôtel loua quelques étages dans l’immeuble contigu et avec ses 50 lits prit de l’importance. La saison touristique durait de juin à septembre et pendant les autres mois de l’année l’hôtel était presque vide. Deux calèches assuraient le transport des clients de la Gare Cornavin et de la Gare des Eaux-Vives à l’hôtel. A l’approche de l’hôtel, le cocher faisait claquer majestueusement son fouet et les grooms se précipitaient pour aider les voyageurs à descendre. Adolphe-Rodolphe Armleder apparaissait alors en redingote et col dur sur le porche et du haut de ses 1m 60 accueillait ses clients avec beaucoup de dignité. Il les conduisait au salon, leur offrait des rafraîchissements et engageait de longues et agréables conversations avant de leur montrer leur appartement.

Un jour, un marchand de tableaux qui n’avait pas assez d’argent pour payer sa note qui s’élevait à quelque trois cents francs proposa à Adolphe-Rodolphe Armleder de lui céder un tableau exécuté par un jeune peintre inconnu… L’hôtelier accepta sans enthousiasme. Un demi-siècle plus tard, son petit-fils Jean le découvrit au grenier où il avait été relégué avec d’autres objets sans  valeur… C’est le célèbre «Paysage Bernois» d’Hodler.

1906

Adolphe-Rodolphe Armleder (1847 - 1930)
Adolphe-Rodolphe Armleder (1847 - 1930)

En 1906, Adolphe-Rodolphe remit l’hôtel Richemond à son fils Victor moyennant un contrat de location sévère. Officiellement retiré, il vivait à la villa Beauregard, mais se rendait chaque jour au Richemond pour voir si son fils était bien à son poste le matin, car Victor passait ses soirées à jouer la comédie : il animait en effet la Société des Amis de l’Instruction et était plus un comédien amateur de talent qu’un hôtelier. Victor épousa la jeune et ravissante Emilie Spreter, venue comme Adolphe-Rodolphe de Rottweill. Ils eurent rapidement trois filles, Odette, Marthe et Lilianne, puis vint Jean, dernier porteur du nom Armleder.

1916

Jean Armleder est né au Richemond le 13 mars 1916. Après la mort de son père, il fut élevé dans la sévérité par sa mère. A l’encontre de ses confrères, il ne suivit ni apprentissage, ni école hôtelière. Il fit un seul stage de 6 mois à l’Hôtel Negresco de Nice et n’a jamais su cuire la moindre omelette, ce dont il fait une sorte de coquetterie. Il débuta au Richemond en 1935 comme secrétaire en même temps que son ami André Lang, fils du directeur de l’hôtel. Ainsi deux générations de Lang directeurs travaillèrent avec trois générations d’Armleder propriétaires, ce qui reste un fait unique dans l’hôtellerie.

Lorsqu’éclata la deuxième guerre mondiale, Jean quitta précipitamment le Negresco et revint à Genève. C’était la mobilisation générale et ayant été exempté de service militaire, il ne quitta plus le Richemond. Les quatre années de guerre furent très dures.

1944

Ferdinand Hodler (1853 - 1918) Paysage Bernois
Ferdinand Hodler (1853 - 1918) Paysage Bernois

En 1944, il rencontra une jeune Américaine de 19 ans, Ivane Kuhn, qui habitait le Richemond avec sa famille. Six mois plus tard la jolie jeune fille devint sa femme. Ivane mit au monde deux beaux garçons, Victor et John, assurant ainsi la succession du nom. Comme il n’y avait eu que des filles dans la famille, Jean fou de joie fit pavoiser l’hôtel à la naissance de Victor et tous les hôtels concurrents du voisinage croyant qu’une fête importante leur avait échappé pavoisèrent à leur tour sans imaginer qu’il s’agissait de la naissance du petit Victor Armleder. 

1945

Mais revenons en 1945… La gestion de plusieurs grands hôtels genevois lui fut proposée mais il refusa, un seul projet lui tenant à cœur : agrandir le Richemond.

Victor Armleder I
Victor Armleder I

1950

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Le 10 novembre 1950, Jean vit son rêve se réaliser. Son projet avait abouti. Avec ses dîners dansants le «Gentilhomme» devint le rendez-vous le plus élégant de la ville. A cette époque Sacha Guitry fréquentait régulièrement le Richemond. Il y venait en compagnie de sa femme Geneviève qui avait une passion pour le chien de Jean, un adorable petit basset, appelé Arthur. Jean laissait souvent son chien aux Guitry qui le promenaient dans le Jardin Brunswick, mais ils étaient priés de ne pas l’emmener au restaurant. Un jour, à l’heure du déjeuner, Jean fit sa tournée habituelle dans la salle à manger et à sa grande stupéfaction vit Sacha et Geneviève en tête-à-tête avec, sur la table Arthur, qui creusait allègrement dans une tourte au chocolat. Depuis ce jour-là, les liens de Sacha Guitry et Arthur se resserrèrent au point que l’acteur lui écrivait des cartes postales. «Arthur, Hôtel Richemond, Genève. Mon cher Arthur, peux-tu demander à ton maître de nous réserver notre appartement habituel… ».

1955

En 1955, Jean racheta les immeubles aux numéros 6 et 8 de la rue Plantamour. En 1960, il créa à l’entresol de l’hôtel le «Bel Etage». Il fonda avec quelques amis l’ «Association des Hôtels de Grande Classe Internationale» dont le but est de regrouper les hôtels traditionnels, propriétés de famille, face à l’invasion des grandes chaînes d’hôtels américains.

Jean Armleder (1916)
Jean Armleder (1916)

1970

En 1970, S.A.I. l’Archiduc Geza de Habsbourg proposa à Jean Armleder de recevoir deux fois par an la maison Christie’s qu’il dirige à Genève pour y organiser de grandes ventes aux enchères et dès lors, traditionnellement, Christie’s s’installe au Richemond où ont lieu les plus prestigieuses ventes aux enchères de bijoux, d’objets de vertu et d’argenterie du monde.

Parmi les histoires d’ «hôtelier» qui ont fait parler du Richemond dans les milieux professionnels et ailleurs celle de l’Aga Khan est restée célèbre : «L’Aga Khan était un habitué du Richemond, il fit à Jean, alors âgé de 20 ans, l’honneur de l’inviter à jouer au golf. Revenant de leur partie à l’hôtel par une chaleur torride, l’Aga Khan quitta ses chaussures devant le Richemond et entra pieds nus dans le hall, se jeta dans un fauteuil et réclama une cuvette d’eau fraîche pour ses pieds. «Altesse» lui dit Jean «Vous avez trois salles de bain privées dans votre suite au premier étage!». Furieux, l’Aga Khan répondit «Jeune homme, vous vous autorisez à me faire une observation parce que nous avons joué au golf ensemble. Faites préparer ma facture! » Et, l’Aga Khan s’installa dans l’hôtel d’en face. Quelques années passèrent et un jour arriva un télégramme : «Réservez appartement premier étage. Signé Aga Khan». Certain qu’il s’agissait d’une farce d’un ami hôtelier, Jean ne réserva pas d’appartement. L’Aga Khan en personne arriva et on l’installa comme on put. Explication: le Richemond venait d’engager une des excellentes téléphonistes de l’autre hôtel, à laquelle l’Aga Khan était habitué.

1979

En 1979, il crée un nouveau restaurant, «Le Jardin», à l’emplacement de l’ancienne salle à manger délaissée par la clientèle de l’hôtel. Ce restaurant conçu dans un cadre de grand luxe avec une carte proposant des repas légers servis sur assiette, à des prix raisonnables, s’avéra une formule magique. Le succès fut sans précédent dans un palace. 

Le Richemond prit un nouveau souffle. Le hall agrandi,  le fumoir transformé en bar et «Le Jardin» devinrent bientôt le rendez-vous du «tout Genève » et de la société internationale de passage dans la cité de Calvin.

1981

En 1981, toujours à l’initiative de Victor, le «Gentilhomme» fut admirablement redécoré par Gérard Bach dans l’esprit de «Maxim’s» à Paris. Des dîners et soupers aux chandelles somptueux y sont donnés au son des violons d’Ionesco.

Victor Armleder II
Victor Armleder II

1987

En 1987, naît le plus jeune membre de la famille, Stéphane, fils de Sylvie et John. Son père, John Armleder, frère cadet de Victor, s’est consacré très jeune à une carrière artistique qui fut reconnue sur le plan suisse et international bien avant de l’être à Genève. Membre fondateur dans les années soixante du groupe d’artistes «Ecart» qui lia Genève à la scène internationale de l’avant-garde artistique, il a ouvert sous cette égide une galerie, une librairie, une maison d’édition et a organisé de nombreux spectacles.

C’est ainsi dans une dépendance du Richemond que s’est ouvert sous l’impulsion de John la galerie et libraire Ecart, rejoint par le Centre d’Art Contemporain, mêlant ainsi l’hôtel à un des noyaux les plus vivants de la recherche artistique. Le Richemond a reçu de grands artistes en tout temps, comme Hodler, Picabia, Chagall, Miro ou plus récemment Warhol.

Le rêve des Armleder est accompli et un vieil  adage confirmé : «La jungle de la réussite ne se parcourt pas en chaise à porteurs».

 

Victor Armleder II
Victor Armleder II